Interview reconversion #2: Marie, de l’hôpital au potager

interview reconversion #2 de mamanmia: marie au potager

Marie a 41 ans. Il y a 5 ans, elle arrête la médecine. Aujourd’hui, elle cultive son potager et assure en grande partie l’autonomie alimentaire de sa famille. Portrait d’une femme engagée en transition constante.

« J’ai presque oublié la personne que j’étais avant… »

Ses études de médecine, Marie les entame avec cette pensée: « Je vais soigner, je vais sauver le monde ». C’est un défi pour cette jeune fille issue d’un milieu artistique (ils sont tous musiciens). C’est aussi une manière de prendre du recul par rapport à cette famille qui accorde une grande part à l’émotion. Elle veut faire la psychiatrie, mais sa compagne la convainc qu’elle a sa place en médecine interne.

Cependant, elle n’y trouve pas son épanouissement. « Je trouvais ça très pompeux, la médecine interne ». D’une part, elle se heurte à l’impossibilité d’être scientifiquement un bon médecin. « C’était une course effrénée contre la connaissance ». D’autre part, d’un point de vue institutionnel, elle n’arrive pas à faire rentrer son idéal dans les mesures financières et politiques imposées par l’hôpital. « L’institution m’a cassée ».

Elle n’a pas du tout pris conscience qu’elle « pétait un câble ». « Tous les jours on me parlait de durée de séjour, de visas touristiques… Tout cela dans un environnement où il y a plusieurs décès par jour et des grandes situations d’impuissance ». Sans s’en rendre compte, elle travaille de plus en plus. « Je ne disais jamais non ». Les moments les plus agréables? « Le contact avec la pédagogie, dire ce que je savais, aider les jeunes à formuler quelque chose de plus précis dans leur tête ».

interview reconversion de marie: les amarantes du potager

D’abord, c’était « juste » s’énerver à la maison. « Je me souviens avoir pété un câble devant les enfants un jour, et aussi de ressentir ce besoin irrépressible d’avoir au moins un quart d’heure pour moi dans la journée ». Ensuite, des cauchemars récurrents où elle tombe morte dans son service, comme une alerte inconsciente. La vie défile à la vitesse « v v prime ». « J’avais l’impression de recommencer la même journée tous les jours ».

L’élément déclencheur de sa reconversion, c’est la mort de son père, qu’elle n’a alors pas revu depuis 10 ans. Quand les premiers symptômes de sa maladie apparaissent, elle fonce à Paris, où il habite. « Me trouvant indispensable, je n’ai pas pris congé et donc je faisais l’aller-retour Bruxelles-Paris le soir après le boulot, ou je revenais le matin à 6h et puis j’enfilais ma journée ». Pour son enterrement, elle ne prend que 3 jours de congé et retourne bosser. « Et là, je me suis liquéfiée ». Elle s’effondre en larmes au bord du lit d’un patient et démissionne dans la foulée. Elle ne prend pas consciemment de décision, elle est simplement submergée par ses émotions. « À ce moment-là, il n’y a rien d’autre à faire que sauver ma peau et rentrer chez moi. Comme toutes les personnes en burn-out, j’ai la pensée suivante: je ne veux plus prendre soin des autres, je veux prendre soin de moi. Mais avant que je dise que j’ai fait un burn-out il a fallu du temps, il a fallu un an».

« Ce jour-là, c’est un grand soulagement mais c’est aussi un grand trou noir ». Elle connaît alors le « rien » dans ce deuil. Période « chiante, longue et difficile » où elle s’est faite accompagner pendant un an. Alors, elle compose des chansons. Avec son groupe de musique (elle joue de la guitare électrique), elle commence à se produire de plus en plus en concert, jusqu’à une tournée dans le sud de la France. L’aventure lui plaît jusqu’à ce qu’elle s’engueule avec le groupe, et qu’elle parte « encore une fois ». Cette période, « très adolescentaire et monomaniaque », agit comme un catharsis.

interview reconversion de maman mia. marie: le contact avec la nature est tout à fait un hasard. on voit sa brouette, une fourche et des légumes.

C’est à cette époque qu’elle et sa famille emménagent dans leur nouvelle maison, où elle me reçoit. La construction est, à ce moment-là, encore en travaux. Elle passe 6 mois les mains dans le ciment à la maison, à carreler, mettre du parquet et construire des meubles. Derrière le jardin, il y a un potager de 2 hectares. « Le contact avec la nature est tout à fait un hasard » pour cette citadine qui n’a jamais vécu dans un milieu rural.

Pendant cette période, elle réfléchit beaucoup et se rend compte de ce qui ne lui convient plus. « Ni d’acheter le dernier truc technologique, ni de voyager à l’autre bout du monde, de cette manière-là en tous cas. Et les questions environnementales étaient déjà bien présentes ». La petite famille roule à vélo la majorité du temps et fait déjà attention à la nourriture qu’elle met dans ses assiettes.

Ses journées, Marie les passe alors au potager Molensteen, qui compte 14 jardiniers. Ce contact avec la nature, c’est un moment de méditation. « Le souffle du vent sur ma peau, les oiseaux, les couleurs, les senteurs, c’était très nouveau pour moi ». Un défoulement physique aussi. « Je pouvais bêcher toute une journée et revenir fourbue, je me sentais vivante, j’avais mal à mon corps et j’avais l’impression d’avoir passé des super journées et d’être un mammifère, quelque chose d’assez primitif ». Marie ressent l’émerveillement de ce que la nature offre « comme ça, gratos, juste parce que j’avais foutu une graine ». Elle loue un deuxième terrain, puis un troisième. Aujourd’hui, elle cultive 6 parcelles qui représentent 30 ares. « Je suis rentrée dans un délire d’autonomie alimentaire. Si je ne rapporte pas d’argent à la maison, alors je vais ramener la bouffe. J’ai juré à ma compagne que j’allais lui ramener une source de plaisir et de fierté».

interview reconversion mamanmia. marie dit que l'ascétisme de la vie potagère lui plaît. fond: fougère.

Cultiver son potager, Marie l’a appris dans sa formation de Maître-Maraîcher, mais aussi dans les livres, par essais-erreurs, et via les autres jardiniers du potager. « C’est simple, y’a rien de sorcier! » Cette année, elle n’a planté que des espèces que l’on ne trouve pas en magasin, grâce aux semences paysannes bio. Et c’est gratuit, puisque Marie fait partie d’un réseau d’échange de semences. « Ce qui me plairait vraiment c’est de créer un projet collectif autour du potager».

Son envie de transmettre, elle la concrétise aujourd’hui de différents manières. D’abord, comme chef d’unité scouts. L’exercice social de gérer une mini-société par la participation, par le consensus, sans vote et sans chef la passionne. Ce contact avec la jeunesse est nourrissant. Elle y sent que tout est possible, qu’on est forts ensemble. L’expérience se termine déjà, malheureusement. Puis, grâce à sa formation de Maître-Maraîcher à l’IBGE, elle partage bénévolement ses connaissances potagères avec ceux qui veulent faire de même chez eux. Enfin, en tant que passeur de semences, elle participe à la conservation des semences en bien commun. Effet collatéral: ses amis se sont tous mis au potager!

« Je ne suis pas obligée d’être une seule personne. Je me suis imposée ça et ça n’a plus de place. Je ne pourrais plus dire comme avant: « je suis » quelqu’un de figé. Je suis tout le temps en transition, en chemin. D’ailleurs c’est une question gênante en société  « Et toi, qu’est-ce que tu fais ?». J’alterne entre « rien! » et « femme au foyer »!

interview reconversion mamanmia de marie. trois plantes.

Sa vie est remplie de bénévolats. « J’ai probablement encore un chemin à faire avec la place que prennent les bénévoles dans la société». Comment leur donner un statut? Le revenu universel? « Ça n’a pas l’air d’être pour des gens hors-système mais plutôt pour rester dans le système. Ce n’est pas pour des non-travailleurs. Ce n’est pas une solution pour sortir du capitalisme et du consumérisme ». Ceux qui essaient de bouger la collectivité le font par le don de soi. « Quand je remplis ma déclaration d’impôts, j’ai systématiquement une lettre qui m’arrive en me demandant: Mais vous vivez COMMENT? Moi je réponds: Je cultive! »

« La richesse de demain, c’est d’avoir une terre parce qu’à bouffer il n’ y en aura plus, ou bien que des crasses industrielles. »

D’octobre à février, c’est l’hiver du jardinier. « Ça, je ne m’y fais pas encore, à ces quatre mois off». Le contact social lui manque. En effet, le bénévolat ne représente quelques heures par mois: ses journée hivernales sont loin d’être remplies. « Le mode de vie de nos ancêtres paraît marginal aujourd’hui. Personne ne travaillait l’hiver. On festoyait, on mangeait, on était là les uns pour les autres ».

Dans sa famille, Marie avait rêvé de transformer ses enfants en « petits révolutionnaires » . « Mon discours ne passe pas avec eux. Ce n’est pas manque de les avoir éveillés! » On est en plein dans la génération Z. « Ils sont plus dans une logique de l’avoir plutôt que de l’être. Ils prennent, mais ils n’envisagent pas ça dans leur vie».

interview reconversion mamanmia de marie. est-ce qu'on est obligés de vivre une première fois ce trop-plein, cet absurde?

« Est-ce qu’on est obligé de vivre une première fois ce trop plein, cet absurde (…) pour se rendre compte qu’il y a moyen d’être heureux de manière plus simple? En même temps, pour un parent, c’est compliqué de refuser à ses enfants de faire des études et de l’envoyer faire le tour du monde avec juste son audace sous le bras. « Le système n’est pas fait pour ça. Il aura besoin d’une assurance, besoin d’une pension. Et moi ce que je fais, je ne peux le faire que parce que je suis sur la sécu de ma compagne… Seul, c’est compliqué…». La transition, un privilège de « riches en quête existentielle »?

« On est à un grand tournant de la société et je n’en verrai pas les effets, mais mes enfants oui. Si il s’agissait de bloquer toutes les institutions et d’être dans la rue demain j’y suis ça, c’est sûr! » Engagée, Marie l’est assurément. « La plupart des personnes ne se rendent pas compte de ce qu’ils font ni de ce qu’ils donnent d’eux-mêmes, ni même que dans des logiques industrielles ou institutionnelles, il y a quelque chose qui touche à l’estime de soi et on est tellement habitués qu’on accepte ça. » Et les médias de nous transmettre cette croyance qu’on ne peut avoir de l’estime de soi que dans ce modèle-là, une logique déprimante qui attise les peurs.

Son mot de la fin? « Regarder les choses avec plus d’humanité et de sens pour l’avenir! »

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Inspirant, non? J’adorerais lire vos commentaires sur la transition de Marie, sur la transition en général, l’engagement citoyen, la place des bénévoles dans la société…

Merci Marie pour ce moment de partage!

Vamos pour une nouvelle interview reconversion bientôt!

interview reconversion mamanmia de marie: ses légumes

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  • 💓 Merci pour ce partage Bubulle 💓 Quelle joie en lisant ton commentaire! Ces interviews que je réalisais pour moi, qui peuvent toucher d’autres personnes, c’est émouvant 😢 Belle route dans ta folle et douce reconversion!

  • Hihi j’ai adoré cet article ! Comment ne pas se reconnaître là-dedans ! Egalement médecin, lesbienne, ayant fait deux burn-out, adorant bricoler (et jardiner) et avec cette douce et folle idée en tête de changer de vie professionnelle car ne se reconnaissant plus du tout dans ce qu’elle fait au quotidien !…

    Merci pour tous ces p’tits articles qui me donne le courage d’être libre et de me réaliser, et surtout de ne pas faire ce que l’on a toujours attendu de moi…