Interview reconversion #1: Pauline, de la géologie à la couture

interview reconversion de MamanMia: pauline et sa machine à coudre

Interview reconversion #1. Je retrouve Pauline par une matinée d’été fraîche et pluvieuse. Sa maison est cosy et colorée, à l’image de cette trentenaire pétillante. Des portraits de Christophe et Eléonore – son mari et sa fille – attirent mon oeil phototropique. La famille, pour Pauline, c’est sacré.

Il y a 20 ans (et même plus!), nous avons griffonné les bancs de la même école. Retour sur cette période de notre vie, avec un focus tout particulier sur le choix d’études supérieures, en fin de rhéto.

Pauline

Tout est possible

En secondaire, je suis en option scientifique, alors forcément je vais faire les sciences! Forcément, je dois aller à l’université parce que tout le monde chez moi a fait l’université! Parce que mon frère est hyper brillant et que, si je me plante, je vais être la risée de la famille… Il n’y a pas bcp de monde en géologie, je vais être un peu un pion qui sort du lot: je me lance!

Faire géologie, c’était une manière d’être un pion qui sort du lot.

Oui, une manière d’être originale. L’originalité, chez moi, est présente dans tout le processus de thérapie. Je suis surtout originale dans le sens « reconnaissance des autres ». C’est ce qui a fait que je suis arrivée à mon burn-out aussi… J’avais trop besoin de la reconnaissance des autres, je vivais pour les autres, par les autres. Et si les autres n’étaient pas présents, je m’effondrais. Maintenant c’est ma famille et puis basta.

 Première année de géologie: bonjour la zone de panique!

Première année catastrophique! De nouveau, voulant faire à part des autres, j’avais décrété que je n’irais pas à Namur ni à Bruxelles mais que j’irais étudier à Liège. Quand mon père m’a dit qu’il m’avait trouvé un kot, je n’ai pas osé dire que j’avais peur, que je ne le sentais plus et que je n’avais finalement pas la force de le faire. Alors j’ai fait « tout fait comme il fallait ». Quand j’ai commencé l’unif’, je disais aux copains que je m’éclatais mais, en fait, j’étais toute seule et je ne m’éclatais pas du tout! Il n’y a pas bcp de monde en géologie, ça a été super dur pour moi de me lier avec les gens.

Autre expérience difficile durant cette première année: la grève des bus pendant un mois et demi! J’ai dû faire du stop pour arriver aux cours. Pauline, 18 ans, la petite protégée de sa maman, qui n’a jamais dû faire ça de sa vie et qui n’a jamais fait un pas de travers! Et là je pensais : « Est-ce que je vais arriver entière à l’unif’? »

Je recommence ma première année à Bruxelles. Je décide d’aller vers les gens, pour ne pas refaire la même erreur qu’à Liège. Par exemple, dans le train, j’ai repéré un gars qui venait aux cours de géologie aussi, et j’était sûre de l’avoir déjà vu dans un club de tennis. J’ai été le voir et aujourd’hui… c’est mon meilleur ami et le parrain de ma fille! J’ai vraiment bien fait d’aller le trouver!

 Sinon, tout va bien.

De chouettes années. Un peu plus longues que prévu: 6 ans pour en faire 4! C’était cool. Je ne me suis pas posé de question par rapport à mon orientation. C’est sûr qu’il y avait des cours plus difficiles que d’autres. Le terrain, ça me botte bien. Les volcans, j’adore.

 Premier boulot

Puis, j’ai commencé à postuler. Je suis la première de ma promo à trouver du boulot. Je rentre dans un système. Je pars souvent à l’étranger. Je fais ce qu’un géologue aime faire: du terrain et en plus à l’étranger. Tout mon entourage trouve que j’ai un boulot super. Moi, je me « fais dessus » souvent mais je passe au dessus. Je le fais par ce que c’est mon job et que je ne peux pas me permettre de me mettre à chialer devant la personne qui m’envoie en mission. J’accumule. J’ai 25 ans je suis célibataire. Allez, on fonce quoi!

Je rencontre Christophe. Les missions plus longues que prévu commencent à me peser. Je reste 3 semaines en Corse au lieu des 10 jours annoncés. Cela se répète assez systématiquement. Je ne sais jamais si je serai là aux fêtes de famille, aux fêtes entre amis. C’est toujours à la dernière minute, toujours de l’imprévu, et le programme change tout le temps. Au début, c’est juste un souper de raté, une fête de famille. C’est pas grave. Puis, je dois annuler des évènements plus important, des brûlages de culotte, des grandes fêtes de famille, mon anniversaire, la fête des Mères… Des dates importantes pour moi parce que la famille reste super importante.

La mission de trop

En 2012, on décide de se marier. Ils me font partir en Mer du Nord juste après le mariage. Puis j’enchaîne avec le Vietnam. Je dois superviser une équipe, seule. Je suis chef de mission. Je suis restée cinq semaines au lieu de dix jours. Ça m’a dégoûtée. Quinze jours après mon mariage, qui était féerique, je me retrouve là-bas, seule. En rentrant, j’informe mon employeur que je ne partirai plus jamais seule et plus aussi longtemps. On arrête cette mascarade. Après, je ne suis plus beaucoup partie…

interview reconversion #1 de mamanmia: la machine à coudre de pauline

Et là, ça commence…

Arrive un énorme projet pas très clair ou je me fais taper sur les doigts. Mauvaise communication. Mauvaise ambiance Je pète un câble, je gueule, je pleure. Je suis hyper sensible. On me l’a souvent reproché. Là, ça commence. J’ai du mal à faire le trajet. Je pars le matin en pleurant. Je commence à avoir des nausées, à vomir le matin. Je suis quelqu’un de super stressé donc je me dis: « Passe au dessus ». Je suis aussi angoissée parce que mes collègues m’ont entendu crier. C’est moi la mauvaise. Je n’ai plus la reconnaissance des gens, je ne suis pas parfaite. Donc je me détruis à petit feu toute seule.

2013 se passe. Mon mari me dit de changer de boulot. À ce moment-là, je pense que je ne sais pas faire autre chose que ce que je suis en train de faire, parce que c’est hyper spécifique. Qu’est-ce que je vais faire? Le changement me fait super peur, donc je ne le fais pas. Je continue. Toujours avec le stress. 2014. Plus moyen. En un coup. J’y suis pas arrivée. Je suis écartée un mois.

Et ça continue encore et encore, c’est que le début d’accord d’accord.

Je suis retournée au boulot après un mois. Je tombe enceinte en août. On déménage. Je continue le boulot en pensant : « Je suis enceinte, je vais avoir mon congé de maternité, ça va aller ». Ou pas! J’ai deux jours de télétravail par semaine à la fin de ma grossesse. Gros projet, grosse pression mais je gère.

Eléonore arrive, accouchement compliqué, césarienne en urgence. Émotionnellement, il faut s’en remettre aussi… Le premier jour de boulot, je passe la porte principale, je croise ma responsable et elle me dit: « Ah, ben je suis bien contente de te voir parce qu’il y a beaucoup de boulot! ». Je vais déposer mes affaires et je me dis: « Qu’est ce que je fous là? ».

Je ne gère pas cette première semaine. Je pleure toutes les larmes de mon corps. Je passe au dessus. Je me dis: « C’est normal, c’est la vie de maman, t’es bien obligée laisser ton bébé. Ton boulot, t’as pas le choix, t’as besoin de sous pour la maison, y éduquer ta fille… » Je continue.

Oui sauf que…

Les oublis ont commencé. J’avais besoin de tout noter. Je recommençais à pleurer en allant travailler, mais ça commençait à devenir habituel. Les nausées. Un matin, mon mari m’a emmenée chez le médecin. Ce n’était plus possible. Je m’effondre dans son cabinet. Elle me prescrit du repos. Je pleure, je dors, je suis une loque. Je vais voir une psychologue et une psychiatre. J’ai un certificat de 3 mois. Je me pose plein de questions. Est-ce que ça va être accepté? Comment les gens vont le percevoir? Je suis en maladie mais en fait je vais bien, je n’ai pas une jambe cassée… Je n’ai pas eu de mal d’accepter que j’étais en burn-out. Par contre, j’ai eu du mal à accepter que les autres ne comprennent pas. J’avais envie qu’ils comprennent que j’étais mal. Pas qu’ils pensent que je suis juste à la maison à me tourner les pouces. Et puis j’ai travaillé sur moi en me disant: « Vous savez quoi les gens: je vous em*****! ».

Comme un phénix

De nouveau 3 mois d’incapacité de travail. Là, c’est évident que je ne veux plus retourner dans mon ancien job. Mon boulot, techniquement, j’adorais. Ça me manque encore.

Avec la thérapie, je me rends compte que je me suis plantée d’études, que ce n’est pas moi. Ce n’est pas tant que je ne veux plus être géologue: c’est surtout que ce n’est pas ce que j’aimais à la base. Je suis contente d’avoir appris ce que j’ai appris mais maintenant ça n’a plus de sens. Toutes les angoisses liées à mon boulot m’ont totalement épuisées. Quand j’ai rompu mon contrat, j’ai enfin pu aller de l’avant. C’était comme renaître de mes cendres.

Septembre 2016. Bientôt un an que j’ai arrêté de bosser. Je peux commencer à chercher un travail. J’ai encore des craintes, de ne pas plaire, de ne pas avoir un CV compétant, la confiance en soi n’en parlons pas… Je fais une formation « Du Rêve au Projet » chez Job’In. Je couds de plus en plus. La couture, c’était mon passe temps, ça me soignait un peu aussi. Alors je me suis dit « pourquoi pas? ». Je vois que ça plaît aux autres. Les gens viennent me commander des trucs puis m’envoient des photos des enfants en me disant que c’est génial. J’aime ça, je suis autodidacte. Après la formation, je décide avec le coach de Job’In d’envisager la couture en indépendante complémentaire dans un premier temps. Donc que je vais aussi essayer de retrouver un job (salarié ndlr). Chris me soutient:  « Tu as de l’or entre les mains, continue, on n’en fout si ça rapporte de l’argent ou pas ».

interview reconversion #1 de mamanmia: détail d'une application d'hippopotame

Trouver un job salarié: oui, mais quoi?

En janvier 2017, je fais une autre formation via le Forem, axé sur la réorientation, dont le but est de faire un CV et de postuler. Je passe différents tests de personnalité dont le MBTI et j’apprends beaucoup de choses sur ma manière de fonctionner. C’est vraiment là qu’il y a eu un gros changement en moi. Surtout par rapport au fait de vivre pour les autres, par les autres et d’avoir de la reconnaissance.

Et en refaisant mon CV je me rends compte que j’ai développé plein de capacités en essayant d’élaborer mon projet. Je suis capable d’être responsable d’un projet. La créativité aussi, la communication, je les mentionne sur mon CV même si je n’ai pas de diplôme qui le prouve. J’ai vraiment eu du mal avec cet aspect-là. Moi, jusque là, il fallait que je fasse des formations, que j’aie des diplômes pour que ça compte. Ben non!

On acquiert plein de compétences en devenant maman aussi. On y pense pas assez souvent. Tout ce qui est responsabilité. Organisation du temps. Du jour au lendemain, ça change. Et tout le monde te dit « De toutes façons tu es maman, tu vas y arriver ». Ben oui… ou pas! On ne se rend pas assez compte du boulot que c’est d’être parent.

Donc avec la coach (ndlr: vocationnelle, Virginie Lobet) on commence à définir ce que je ne veux plus. Elle m’a vraiment redonné confiance en moi. Je partais plus sur quelque chose d’administratif, plannifier, travailler avec les couleurs. Je postule à droite à gauche, puis je tombe sur cette annonce de vendeuse chez Mondial Textile. J’envoie mon CV online et j’écris juste en commentaire « passionnée de couture ». Une semaine après ils me rappellent! Je sors de l’interview avec une bonne impression. Je n’ai rien à perdre: au pire ce sera positif et ma vie va changer! Et il va falloir l’accepter… Parce que combien de fois on m’a dit « Mais tu vas pas être vendeuse! ». Le lendemain, ils me rappellent: j’ai la job, c’est la fête!

Quand j’ai signé mon nouveau contrat j’ai appelé ma mère est j’ai pleuré: « C’est fini , je redeviens normale, j’ai un boulot comme tout le monde. »

Avant/après

Le changement s’opère tous les jours grâce aux thérapies. J’apprends à profiter de mes proches, à essayer de plus relativiser. Maintenant, si j’ai des symptômes physiques, je les reconnais et je m’en occupe. Je suis hyper sensible et je ne changerai pas. C’est une force de le savoir et de le reconnaître. Maintenant, je sais comment je fonctionne.

La seule chose que je garde de mon parcours d’avant, c’est que je suis instruite. J’ai fait l’unif’, j’ai un diplôme. C’est bon pour ma confiance en moi. Et aussi par rapport aux gens qui prennent souvent les vendeuses pour de la m****. Je suis vendeuse, j’ai un job, je l’aime bien, et même je m’éclate! J’aime parler avec les clientes. J’apprends plein de choses.

Ma vie d’avant, c’est plutôt foncer tête baissée, je ne m’écoute pas, je dois faire comme tout le monde. Et en fait pas du tout! Je ne dois pas faire comme tout le monde, et je ne serai pas plus heureuse en faisant comme tout le monde. Ça c’est vraiment le grand changement. Mon rêve de petite fille c’était d’avoir une maison des enfants un mari: c’est plus cohérent maintenant. Je relativise aussi plus par rapport à ceux qui ont du succès dans leur carrière et qui ne sont pas forcément heureux…

interview reconversion #1 de mamanmia: pauline fait coucou derrière sa machine à coudre

Le mot de la fin… ou plutôt du début!

Il y a toujours une solution. Pas forcément technique ou matérielle. Il faut se recentrer, se dire qu’on a de la valeur, quelle qu’elle soit. Et peu importe comment elle se développe. Je ne me connaissais pas et j’ai toujours foncé. Pour faire plaisir aux autres. Par ce que je pensais que ça faisait plaisir aux autres, par ce qu’ils étaient fiers de ce que je faisais. Alors pourquoi je me serais plainte? Il ne faut pas s’oublier. Malgré les difficultés, ne pas abandonner un projet qui est semble juste. Il y aura toujours une solution. Un formation, des études, un passage à vide, le chômage. On peut avoir difficile financièrement, ou même dans son couple: il y a toujours une lumière au bout. Toujours aller vers l’avant, pour soi. Et surtout apprendre à se connaître!

 

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J’espère que cette première interview vous a plu! En tous, cas moi, elle m’a inspirée et beaucoup appris!

Tout d’abord, techniquement, on ne s’improvise pas interviewer 🙂 J’ai envie d’en savoir plus sur le sujet, et j’ai déjà ma prochaine interview en tête. D’ailleurs, les pros, n’hésitez pas à me donner des conseils!

Puis, j’ai osé prendre des photos! Il faut dire que j’ai eu de la chance car Pauline adore être prise en photo et est très à l’aise avec l’objectif. Cela me donne confiance pour réessayer le portrait!

Ensuite, je me suis beaucoup reconnue dans le témoignage de Pauline. J’ai aussi en partie persisté dans mes études et mon métier car je me sentais gratifiée par le regard admirateur de mon entourage. Ahhhh, fonctionner en référence externe…

Voilà! Je suis vraiment touchée par sa sensibilité, sa foi en son projet et son audace!

—> Pour en savoir plus sur Job’In et, entre autres, « Du Rêve au Projet »

—> Pour en savoir plus sur la réorientation au Forem

—> Découvrir la coach Virginie Lobet

By the way, si vous voulez partager votre expérience de reconversion avec nous, n’hésitez pas à m’envoyer un petit mot!

Vamos!

 

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  • stéphanie

    Hello Pauline, ça me fait plaisir d’avoir de tes news via Caro. Et encore plus que tu aies choisi la couture ! <3<3 Ce qui est dommage, c'est qu'on porte souvent les attentes des autres sans apprendre à identifier nos propres aspirations en premier, du coup il faut un peu de temps, ou beaucoup, avant de trouver notre "vraie" voie/voix.
    Je me retrouve complètement dans ta recherche de la reconnaissance des autres, au point de ne pas être soi-même. Bravo pour ta reconversion et ton optimisme 🙂
    Très chouette interview, je suis curieuse pour la suivante ! Bisous. Steph. V.

  • Elipsia

    Ton parcours et tes réflexions me parlent complètement Pauline. Comme quoi il faut dépasser les diktats de notre éducation pour accéder à ce qui nous donne sens à chacun individuellement. Et c’est souvent ardu, bravo pour ton courage. Vous êtes admirables, toutes les deux. Bisous. Anne